Or, nous sommes toujours pressés, toujours plus pressés et courons après……… après quoi ?
Cela est bien ennuyeux pour nous, qui finissons parfois par ne plus savoir quel était notre désir à l’origine, mais cela est “désastreux” pour les enfants. Parce que les parents sont fatigués par leur rythme effréné, coupables de ne pas se sentir disponibles, ils “remplissent le temps de leurs enfants” d’activités et de jouets.
Aujourd’hui, un enfant ne peut pas s’ennuyer. Tout est donc prévu pour remplir son temps. Les adultes vont au devant de ses désirs. Ainsi par exemple, s’ils achètent une maison, ils y installent une cabane au fond du jardin “pour les enfants” et l’aménagent eux-mêmes. Les enfants désinvestissent très vite ce lieu, ce qui fait dire à leurs parents que “la jeunesse d’aujourd’hui est blasée”. Mais quel est leur espace d’expression dans un lieu ainsi “offert” ?
Beaucoup de jeux ne font pas appel à la créativité de l’enfant qui s’en lasse très vite. Il en faut de nouveau et nous rentrons dans le cycle infernal du”toujours plus” et de l’insatisfaction perpétuelle. Quel est l’espace de rêve, d’invention, de création quand tout est apporté sur un plateau ?
Je me souviens d’un après midi où nous avions décidé d’emmener les enfants en balade. A peine avions nous quitté la maison que nous découvrions une rigole qui traversait le chemin. Je leur racontais combien, enfant, j’avais passé de temps à inventer des jeux : un vieux mur était le champ d’aventures incroyables pour quelques minuscules personnages…. Est-ce l’ évocation enthousiaste de ces souvenirs qui les a inspirés ? ils se sont attelés à modifier le cours de ce ruisseau augmentant ou ralentissant son rythme, avec un sérieux et une concentration étonnante, absorbés dans leur histoire. Inutile d’aller plus loin, à quelques pas de la maison, ils ont voyagé à des milles de là durant tout un après midi, oubliant notre présence, complètement absorbés par leur rêve avec, pour tout support à leur jeu, une rigole, un bâton et leur capacité à rêver. Je les observais et je voyais dans cette concentration “sans mots ou si peu ” l’aventure qu’ils vivaient, le monde qu’ils construisaient.
Tout enfant a cela en lui si on laisse l’espace pour……
Un enfant ne peut pas attendre. Il s’impatiente, trépigne, tire sur la manche de sa mère….. Vite, il faut lui donner quelque chose pour assouvir cette anxiété. Tout est fait dans notre société pour “combler”. Or est-ce que des objets peuvent combler ? combler quoi ? l’absence, l’angoisse existentielle ? la peur de se retrouver en tête à tête avec soi-même? la peur du vide ?
Quel espace pour un bon compagnonnage avec soi quand la TV , l’ordinateur envahissent tout ? dans un monde de bruit et de sollicitations incessantes ?
Françoise Dolto parlait de l’importance des déplacements” à pieds”, notamment pour aller à l’école, qui servaient de sas de décompression, de passage entre privé et public. Marcher en “conscience” pourrait on dire ? voir la succession des saisons dans le brin d’herbe, la mousse, la vie entre les pierres, être absorbé par cette vie . Poser son pied sur le sol, sentir ce contact intuitivement. Etre dans le temps présent, simplement là, ancré; dans une rencontre avec soi sans mots mais bien réelle, temps de construction interne.
Cet espace-temps qui peut sembler vide est un espace de construction où l’ on imagine, on invente. Il y a toujours un moment d’angoisse dans “l’entre deux”, face à l’inconnu mais ce temps est obligatoire et nécessaire pour aller vers de nouvelles découvertes, de nouveaux apprentissages, et plus l’enfant est habitué à y faire face, mieux il pourra le gérer et trouver des réponses.
Le manque rend créatif : si je veux vraiment quelque chose que je n’ai pas, je vais chercher en moi une solution mais cela demande l’apprentissage d’une certaine frustration ( celle de ne pas avoir tout et tout de suite), de la persévérance et une détermination qui conduit à développer de nouvelles ressources. Tant que l’adulte veut et croit juste de répondre à tous les désirs de l’enfant, celui-ci ne peut pas développer son potentiel. Il lui faut tout, tout de suite et il ne sait pas alors qu’il a tant de ressources en lui.
Alors oui, je fais l’apologie de l’attente. L’enfant se fâche : “je m’ennuie”, il veut et tout de suite mais si l’adulte l’encourage, l’accompagne ( oui je pense que l’adulte est un accompagnant, un facilitateur) l’enfant développera de formidables capacités . Il se fortifiera. Mais cela veut dire que les adultes eux aussi peuvent vivre cette situation d’inconfort que provoque l’absence immédiate de projets : “ne pas être toujours dans le faire” voilà qui est difficile et bien souvent source d’angoisse.
Prendre le temps cela m’évoque savourer, être là dans l’instant présent. Je pense à tous ces enfants qui se lèvent tôt le matin pour aller chez la nourrice ou à la garderie puis à l’école puis à la cantine puis à l’école puis à la garderie du soir puis….. à la maison. Et je m’interroge sur le sens de tout cela.
Qu’est-ce que nous leur faisons vivre? quelle qualité de vie, de relations ? à quel monde les préparons nous ?
Ce qu’ils vivent n’est-il pas le reflet de ce que nous vivons nous-mêmes ?
L’organisation du travail, ce stress des adultes n’a-t-il pas des conséquences sur l’excitation de beaucoup d’enfants ?
Ne faut il pas s’interroger sur la demande de notre société d’une hyper efficacité de
chaque instant dans le travail des adultes ? une efficacité de chaque instant, sans ce que j’appelle “des entre deux” c’est à dire des temps de pauses, qui permettent de se détendre un peu, d’échanger, de créer du lien.
N’y aurait il pas là quelque chose “d’inhumain” ?
Je reviens du Vietnam et un français installé là- bas me disait que “les vietnamiens font à 3 ce qu’un français fait seul”: peut-être mais tout le monde travaille et si une mère s’absente parce que son enfant est malade, elle s’absente et le travail se fait quand même. Alors ?
A force de tout anticiper, de tout organiser, n’avons nous pas perdu de notre humanité ? de notre sensibilité ? avec des conséquences graves sur nos enfants ?
Je crois qu’il est urgent de s’interroger sur ce que nous voulons transmettre à nos enfants et cela ne passe -t-il pas par une réflexion sur nous mêmes et le sens de notre vie ?
chaleureusement votre
Evelyne